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Affaire du sang contaminé : aux origines de la défiance sanitaire en France

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Sang contaminé
Crédits photo : Shutterstock

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Covid-19, crise de la vache folle, épidémie de dermatose nodulaire contagieuse chez les bovins avec abattage systématique des troupeaux… À chaque crise sanitaire ou presque, le même schéma se répète : autoritarisme des dirigeants en place, incompréhension et défiance, conséquences non assumées, etc. Pour tenter de comprendre les racines de ce mal qui ronge la confiance du peuple envers « ceux d’en haut » dès que des enjeux de santé sont sur la table, il faut opérer un retour en arrière brutal. Il faut partir à la découverte du « scandale des scandales ».

Direction les années 80. La France de Mitterrand danse sous les boules à facettes, persuadée que le « progrès » est une ligne droite ascendante. Pourtant, dans les couloirs feutrés des ministères et des labos aseptisés du CNTS (Centre national de transfusion sanguine), une tragédie se noue à l’insu des victimes, mais sous le regard clinique des décideurs.

L’affaire du sang contaminé n’est pas un accident de parcours. Ce n’est pas le fruit d’une ignorance scientifique ou d’une malchance biologique. Pour beaucoup, cette affaire incarne le péché originel de la technocratie française, le moment précis où la « raison d’État », cette vieille béquille du pouvoir, a été utilisée pour peser le prix d’une vie humaine face à la santé financière d’un fleuron industriel.

Dès 1983, l’alerte est donnée : le SIDA qui fait ses premiers ravages n’est plus considéré comme une « maladie exotique » ou communautaire ; il est dans les veines de la France, tapis dans les stocks de produits sanguins. Pourtant, entre 1984 et 1985, le sommet de la pyramide administrative va faire un choix qui, quarante ans plus tard, donne encore le vertige et rappelle les pires heures de la période Covid-19… en attendant les prochains scandales du genre !

Le titre de cette enquête n’est pas qu’une boutade. Il résume l’incroyable acrobatie sémantique de nos élites : être aux manettes, signer les décrets, arbitrer les budgets, mais plaider l’ignorance ou la « fatalité » quand vient l’heure des comptes. Dans ces pages, nous n’allons pas seulement raconter des faits. Nous allons autopsier un système qui a inventé la doctrine du « Responsable mais pas coupable ». Un système toujours bien en place, et qui n’a pas fini de nous surprendre !

1984-1985 : le temps des calculs cyniques

Pour comprendre l’ampleur du scandale et ses raisons profondes, il faut d’abord se replacer dans le contexte de l’époque. 

En juin 1981, l’alerte est donnée concernant l’apparition du virus du SIDA [1] . Ces premiers signalements décrivent une pathologie mortelle caractérisée par un effondrement immunitaire total pouvant favoriser l’apparition d’infections opportunistes et de cancers fulgurants. En quelques semaines, les chercheurs du monde entier parviennent à démontrer que les rapports sexuels sont à l’origine de la transmission du virus. De plus, sa dangerosité serait décuplée par une période d’incubation silencieuse favorisant la propagation invisible du virus. L’inquiétude frappe d’abord les communautés homosexuelles, les toxicomanes et les Haïtiens, regroupés dans les médias sous l’étiquette stigmatisante de la « maladie des 4H » [2]. La progression est rapide et les inquiétudes se font vite entendre aux quatre coins du globe. 

En mars 1983, le professeur Luc Montagnier, accompagné des professeurs Françoise Barré-Sinoussi et Jean-Claude Chermann, parvient à identifier le virus causant cette infection encore mystérieuse pour le monde de la science [3]. Le 24 mars 1983, des chercheurs démontrent également que le virus est transmissible par voie sanguine. De fait, une grave inquiétude s’installe dans les esprits : si le virus peut franchir la barrière du sang, alors tous les stocks sanguins disponibles peuvent être des bombes à retardement. De plus, ce risque est démultiplié par la pratique courante à l’époque du « pooling », c’est-à-dire le mélange du plasma de milliers de donneurs pour créer des concentrés, ce qui permettrait à une seule unité contaminée d’infecter des lots industriels entiers [4]. 

Fort heureusement, une solution pour inactiver le virus est découverte dès le début de l’année 1984 [5] : le chauffage. Cette technique permet d’inactiver les virus comme le VIH en les soumettant à une température élevée tout en préservant l’activité thérapeutique des facteurs de coagulation. La communauté scientifique s’active pour orienter les pouvoirs publics vers cette solution afin de sécuriser les stocks sanguins. Plusieurs pays d’Europe accordent leurs violons. Mais en France, du côté du CNTS, on a d’autres priorités…

Le dogme du « Made in France »

Le premier acte de ce drame se joue sur le terrain du protectionnisme industriel. Dès 1985, après que la technique du chauffage a été officialisée dans le monde entier pour lutter contre l’épidémie, le laboratoire américain Abbott commercialise un test de dépistage présenté comme performant. Il est important de noter que l’efficacité des tests Abbott a été remise en question quelques années plus tard, notamment dans un article du Monde diplomatique de février 1999 qui évoque « des pratiques pour le moins douteuses » de la part du géant américain [6]. Pour autant, en quelques semaines, les États-Unis disent être parvenus à un taux de 95 % de produits sanguins distribués dans le pays et testés en amont pour réduire les risques au maximum [7]. Ce test pourrait être déployé immédiatement dans tous les centres de transfusion français. Mais un grain de sable idéologique bloque la machine : Diagnostics Pasteur, une « société industrielle de développement des découvertes de Pasteur », prépare son propre test. En quelques jours à peine, les demandes d’homologation sont déposées par Abbott et Diagnostics Pasteur. La partie de poker menteur peut alors commencer !

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Ce contenu est extrait du numéro 54 de Juste Mensuel

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Sources :
[1] L’article scientifique « Pneumocystis pneumonia » publié par les Centers for Disease Control de Los Angeles le 5 juin 1981 est communément admis comme le point de départ de l’épidémie.
[2] « 40 ans de découverte du VIH : les premiers cas d’une maladie mystérieuse au début des années 1980 », Pasteur.fr, le 5 mai 2023
[3] L’affaire du Sang écrit par Anne-Marie Casteret, publié aux Éditions La Découverte, 1992
[4] « Sang contaminé, une histoire tragique » par Jean-Michel Dumay pour Le Monde, le 6 février 1999
[5] « Affaire du sang contaminé : de quoi s’agit-il ? » par Camille Lestienne pour Le Figaro, le 9 février 2024
[6] « Les dessous de l’affaire du sang contaminé » par Philippe Froguel et Catherine Smadja pour Le Monde diplomatique, février 1999
[7]« Éclairage. Sang contaminé : les trois années où s’est noué le drame » par Sylvie Arsever pour Le Temps, le 15 février 1999

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