La boite noire

Rémi Tell : « Gloires et misères du monde des machines »

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Rémi Tell dans le banquet
Crédits photo : Shutterstock

Grande oubliée des disputes militantes, la technique accouche pourtant du monde que nous subissons. Arrêtez-vous un instant sur ces expressions en vogue : « passe sanitaire », « transition de genre », « droit à mourir dans la dignité », « sobriété énergétique » … Leur toile de fond est la même : une réponse technicienne, sous forme physique comme numérique, à un enjeu individuel ou de société.

Dans les couloirs du métro parisien, je découvrais il y a peu la réclame suivante : « Avant j’étais pâtissier, maintenant je code dans la foodtech ». La foodtech… De même qu’il existe aujourd’hui une fintech, une agrotech, une esanté ou des œuvres en « NFT », etc. Aucun champ de la vie, y compris parmi l’instinct, l’intime ou l’art, n’échappe à cette colonisation des machines. Et s’il s’agissait du véritable « grand-remplacement » ? 

Non contente de délivrer l’Homme des soucis qu’il s’invente, la technique se propose à lui comme une nouvelle doctrine morale : soit qu’elle contraigne l’agir individuel au bénéfice supposé du collectif (se vacciner afin de « protéger les autres », rouler en voiture électrique pour sauver la planète, sélectionner ses gamètes dans le but d’obtenir un bébé en parfaite santé), soit qu’elle passe désormais pour être un bien en soi (toutes choses égales par ailleurs, on se fiera davantage à une solution technique qu’humaine). 

Mais paradoxalement – et sans que cela n’émeuve outre mesure – cette normativité progresse à rebours de la morale communément admise depuis 20 siècles : ainsi, entre moults autres curiosités, les dernières années ont vu fleurir des trésors de philanthropie technologique tels que l’hybridation Homme-animal (en vue de faciliter le don d’organes), les opérations de changement de sexe sur patients mineurs (au nom du droit à la différence), l’euthanasie (compassionnelle) des personnes handicapées ou les robots tueurs (par égards pour la bonne conscience du soldat). Nous reviendrons sur cette « antimorale »… 

De surcroît, le Covid- 19 a accéléré la saillie sauvage entre vie et technique, avec l’essor du travail distanciel, la subordination des droits au système informatique de « passe », et la consolation des libertés perdues via quelques manies soudainement promues – les woke n’auront jamais été aussi woke que sous l’ère du pangolin ! 

Nous entendons donc que notre parti pris, s’il n’est pas neuf, soit urgemment rediscuté :  en tant que phénomène total, la technique officie comme principal déterminant de la politique contemporaine et de ses effets délétères. Car peu à peu, le mythe prométhéen qui la précède se change en marche funèbre. 

Citons ici l’amer constat de Bernanos : « À la fin du compte, la Russie n’a pas moins tiré profit du système capitaliste que l’Amérique ou l’Angleterre ; elle y a joué le rôle classique du parlementaire qui fait fortune dans l’opposition. Bref, les régimes opposés sont maintenant unis par la technique » [1]. La réalité d’alors n’a guère changé. Voyez comme une extase commune saisit nombre de responsables politiques, mondialistes et « patriotes », devant l’interface d’intelligence artificielle « ChatGPT ». Ces pitres, d’apparence opposés en tout, acquiescent de concert sur l’essentiel. Oui, les machines gouvernent l’essentiel, de la nature du travail à celle des interactions sociales, et jusqu’à la condition humaine elle-même. Le reste relève du pur romantisme, flattant l’ego de ceux qui signent le combat politique plutôt que de le mener. 

À la suite de Bernanos, nous disons que le seul clivage authentique se situe aujourd’hui entre la technophilie béate et la technolucidité – et nous ajoutons que cela se vérifie plus encore s’agissant des aspects biotechniques du phénomène. Le mouvement à l’œuvre ne s’apparente nullement à une « grande réinitialisation » – il agit depuis les 2 révolutions industrielles – mais plutôt à une fuite en avant vers un trou noir existentiel.

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