28 avril 2026 : Libération dresse le portrait de Jean-Marc Laurent, ancien animateur TV des années 80-90. Le combat de cet homme surnommé « papa Dépakine » dans le titre de son portrait ? « Faire reconnaître par la justice le lien entre son traitement antiépileptique et les troubles de sa fille » [1].
C’est un nom qui ne cesse de déclencher la polémique : la Dépakine. Longtemps présentée comme un simple fait divers médical du passé, cette affaire trouve un écho de plus en plus retentissant… sans jamais inquiéter ni le laboratoire Sanofi, fabricant du médicament, ni les autorités sanitaires pourtant complices des dégâts constatés année après année !
Comment un remède « miracle », censé protéger nos vies, a-t-il pu devenir l’instrument d’un massacre silencieux touchant des dizaines de milliers d’enfants ? Entre expertises enterrées, lanceurs d’alerte calomniés et secrets de couloirs, la Dépakine est devenue le miroir déformant de nos crises actuelles.
Alors que l’heure des procès s’ouvre enfin, une question demeure : l’État a-t-il failli par ignorance, ou par calcul financier ? Plongez dans les coulisses d’une omerta qui n’en finit plus de surprendre !
1967 – 1980 : jackpot et naissance d’un futur scandale
En 1967, le paysage de la neurologie française est bouleversé par l’arrivée d’une molécule dont le nom va bientôt résonner dans tous les foyers : le valproate de sodium, commercialisé notamment sous le nom de Dépakine.
À l’époque, l’épilepsie est encore vécue comme une pathologie sociale stigmatisante, comme une « électricité cérébrale » que la médecine peine à dompter sans entraîner de lourds effets secondaires pour les patients. C’est à ce moment-là que la jeune entreprise Sanofi, qui n’est encore qu’une « filiale du groupe pétrolier Elf Aquitaine »[2], fusionne avec le groupe pharmaceutique belge Labaz [3]. Avec la Dépakine, le laboratoire nouvellement créé prétend pouvoir tenir la promesse du siècle : un contrôle quasi total des crises avec des effets secondaires jugés dérisoires.
Très vite, la Dépakine devient la poule aux œufs d’or du nouveau fleuron industriel français. Le médicament de Sanofi s’impose dans toutes les pharmacies et cabinets de médecine générale. On ne se contente pas de soigner les formes graves ; le spectre de prescription s’élargit. La molécule devient un standard intouchable dès lors qu’une personne présente des signes d’épilepsie. Le médicament n’est plus seulement une option thérapeutique, il est une véritable institution au centre d’un immense scandale en devenir. Car, en effet, la large prescription de ce médicament incluait, sans crainte aucune, les femmes enceintes… ou comment « pendant 40 ans des femmes enceintes ont empoisonné – sans le savoir – leurs enfants en suivant un traitement prescrit contre l’épilepsie » [4] !
Premiers signes d’un verrouillage scientifique
Pourtant, dès le début des années 80, le vernis commence à craquer. Une fois encore, là où la science devrait servir de garde-fou, elle est utilisée comme un outil de verrouillage. Forcément, ça nous rappelle d’autres affaires du genre…
En 1982, des premières alertes sérieuses font surface, notamment par l’action du Dr Élisabeth Robert-Gnansia, spécialiste française des malformations congénitales [5]. C’est elle qui « découvre que la Dépakine entraîne des défauts de fermeture sur la colonne vertébrale », de quoi multiplier par trente le risque de « troubles du développement chez le fœtus ». Dans la foulée, d’autres chercheurs et médecins abondent dans ce sens et établissent officiellement un lien statistique entre la prise de valproate de sodium par des femmes enceintes et des cas de spina bifida (le nom savant de cette malformation grave de la colonne vertébrale chez le fœtus).
Pourtant, rien n’y fait : le médicament continue d’être commercialisé sans aucune prévention spécifique ! L’information n’est pas absente, elle est confinée. D’après les révélations contenues dans l’ouvrage de référence Dépakine, le scandale [6] signé Marine Martin (nous y reviendrons), des publications dans des revues spécialisées, notamment le prestigieux journal scientifique The Lancet, tirent la sonnette d’alarme également au cours de l’année 1982. Mais que font les autorités françaises ? Rien… ou plutôt, elles « observent ». Il faut attendre 1986 pour que la notice de la Dépakine stipule enfin : « Prévenez votre médecin si vous êtes enceinte ». Pour autant, les autorités françaises ne forcent pas Sanofi à mentionner le risque de troubles cognitifs… Une mention qui ne sera présente qu’à partir de 2010, soit plus d’une décennie après la découverte de l’existence de ces effets secondaires !
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Ce contenu est extrait du numéro 55 de Juste Mensuel
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Sources :
[1] « Le portrait. Jean-Marc Laurent, papa Dépakine » par Eva Fonteneau pour Libération, le 28 avril 2026
[2] « Sanofi, ce labo français créé en 1973 et devenu un géant mondial de vaccins », BFM Business, le 14 mai 2020
[3] « Question bête : pourquoi L’Oréal détient des actions Sanofi ? » par Emilie Servoz pour Zonebourse.com, le 3 février 2025
[4] « « On a empoisonné nos enfants » : le scandale de la Dépakine », podcast de France Inter du 5 octobre 2017
[5] « Dépakine : retour sur un nouveau scandale sanitaire » par Laure Lavenne pour Ouest-France, le 10 août 2016
[6] Dépakine, le scandale. Je ne pouvais pas me taire de Marine Martin publié chez Robert Laffont, le 6 avril 2017




